





Une sortie au parc, un jeu de société, une journée en famille, un restaurant ou quelques jours de vacances… Au départ, l’intention est généralement la même : passer un bon moment ensemble.
Et pourtant, il suffit parfois d’un imprévu pour que l’ambiance change.
Un enfant refuse soudainement de participer. Il est l’heure de rentrer mais l’un des parents souhaite rester encore un peu. Une règle n’est pas respectée. L’un intervient immédiatement tandis que l’autre trouve sa réaction excessive.
Quelques minutes plus tard, le désaccord ne concerne parfois même plus les enfants.
« Tu es toujours trop strict. »
« Et toi, tu leur cèdes tout. »
« Tu ne me soutiens jamais. »
Comment deux parents qui souhaitaient simplement profiter d’un moment en famille peuvent-ils en arriver là ?
Le problème n’est pas nécessairement que l’un des deux ait tort. Il arrive simplement qu’ils n’aient pas mis les mêmes attentes derrière ce moment partagé.
Prenons une situation très simple.
Une famille organise une sortie pour la journée. Pour l’un des parents, l’objectif est de profiter au maximum : prendre son temps, laisser les enfants s’amuser et ne pas regarder constamment l’heure.
Pour l’autre, une journée agréable suppose aussi de conserver un minimum de cadre : manger à une heure raisonnable, éviter que les enfants soient épuisés et rentrer suffisamment tôt.
Les deux intentions sont légitimes.
Le premier cherche peut-être davantage la spontanéité et le plaisir du moment. Le second pense davantage au rythme des enfants et à ce qui se passera ensuite.
Le problème apparaît lorsque chacun interprète la réaction de l’autre non plus comme une différence de priorité, mais comme un défaut personnel.
« Tu es rigide. »
« Tu es irresponsable. »
À partir de là, on ne discute plus vraiment de l’heure à laquelle rentrer. Chacun commence à défendre sa manière d’être parent.
Pour éviter d’en arriver là, il faut d’abord comprendre ce qui se cache derrière ces réactions différentes : deux parents peuvent vivre exactement la même situation sans y accorder la même importance.
Lorsqu’un couple devient parent, chacun arrive avec son histoire, ses habitudes, ses valeurs et sa propre représentation de la famille.
Pour certains, un moment familial réussi est un moment où les enfants peuvent profiter librement.
Pour d’autres, le plaisir reste compatible avec certaines règles.
L’un peut considérer qu’une sortie exceptionnelle justifie de coucher les enfants beaucoup plus tard. L’autre sait déjà que la fatigue risque de rendre la fin de journée compliquée.
L’un peut vouloir intervenir lorsqu’un enfant triche pendant un jeu. L’autre préférera ne pas interrompre la partie pour quelque chose qu’il juge secondaire.
Ces différences ne signifient pas nécessairement que les parents sont incompatibles dans leur manière d’éduquer leurs enfants.
Les travaux du chercheur Mark Feinberg sur la coparentalité montrent que celle-ci ne repose pas uniquement sur l’accord concernant l’éducation. Son modèle distingue plusieurs dimensions, parmi lesquelles l’accord sur les questions liées aux enfants, le soutien ou au contraire la dévalorisation entre coparents, la répartition des responsabilités et la manière dont les parents gèrent ensemble leurs interactions familiales (Feinberg, 2003).
L’enjeu n’est donc pas d’être d’accord sur tout.
Il est surtout de savoir ce que l’on fait de nos désaccords.
Car une différence de point de vue peut rester une simple différence. Mais lorsqu’elle est interprétée comme la preuve que l’autre est un « mauvais parent » ou qu’il ne nous soutient pas, la discussion change complètement de nature.
Dans mon travail avec les couples, j’observe régulièrement le même glissement.
Au départ, le désaccord porte sur une situation précise.
« Est-ce qu’on le laisse continuer à jouer ? »
« Est-ce qu’on intervient ? »
« Est-ce qu’on rentre maintenant ? »
Puis chacun commence à interpréter le comportement de l’autre.
« Comme toujours, je dois mettre les limites tout seul. »
« Tu gâches toujours les bons moments. »
« Devant les enfants, tu me contredis systématiquement. »
Le sujet initial disparaît progressivement derrière une accumulation de reproches.
C’est à ce moment-là qu’une petite divergence peut réactiver des frustrations beaucoup plus anciennes dans le couple.
Certaines réactions particulièrement intenses peuvent aussi être nourries par l’histoire personnelle de chacun. Une impression de ne pas être soutenu, entendu ou respecté peut parfois réveiller des sensibilités ou des blessures émotionnelles plus anciennes qui continuent d’influencer la relation.
J’aborde plus en détail ce mécanisme dans mon article consacré aux blessures d’enfance et à leur influence sur la relation de couple.
Cela ne signifie évidemment pas que chaque désaccord familial cache une blessure profonde. Mais lorsque la réaction devient particulièrement intense par rapport à la situation, il peut être utile de se demander si l’on est encore seulement en train de parler de ce qui vient de se passer.
Une synthèse systématique publiée en 2026 dans le Journal of Marital and Family Therapy, réalisée par Xinyun Zhang et Qiong Wu à partir de 23 études quantitatives publiées entre 2015 et 2025, souligne par ailleurs que les conflits interparentaux constructifs sont associés à moins de difficultés chez les enfants et à certains résultats positifs, notamment une meilleure sécurité émotionnelle et de meilleures capacités de résolution des problèmes sociaux (Zhang & Wu, 2026).
Autrement dit, avoir un désaccord n’est pas nécessairement le problème principal. La manière dont les parents traversent ce désaccord compte également.
Comprendre ce qui transforme une différence de point de vue en conflit est donc une première étape. La suivante consiste à agir avant que la tension ne s’installe.
Il n’est évidemment pas nécessaire d’organiser une réunion de couple avant chaque jeu de société ou chaque promenade.
Mais certaines situations se répètent suffisamment pour qu’une discussion en amont soit utile.
Avant une journée particulière, quelques questions simples peuvent éviter bien des tensions :
À quelle heure aimerions-nous rentrer ?
Quelles règles sont vraiment importantes aujourd’hui ?
Sur quoi pouvons-nous être plus souples ?
Que faisons-nous si les enfants sont fatigués ou ne veulent plus participer ?
L’intérêt n’est pas d’anticiper chaque imprévu.
Il s’agit simplement de découvrir que ce qui semblait évident pour soi ne l’était peut-être absolument pas pour son conjoint.
Et une fois ces attentes exprimées, une autre question apparaît naturellement : parmi tout ce que chacun souhaite, qu’est-ce qui est réellement essentiel ?
Lorsqu’un désaccord apparaît, une question peut être particulièrement utile :
« Est-ce vraiment important pour moi, ou est-ce simplement différent de ce que j’aurais fait ? »
La distinction est essentielle.
Certaines situations concernent effectivement une limite importante pour un parent : sécurité, respect, comportement envers les autres…
D’autres relèvent davantage d’une préférence.
L’enfant mange son dessert avant de terminer son plat.
Il veut refaire une dernière partie.
Il préfère finalement une autre activité.
Il se couche exceptionnellement trente minutes plus tard.
Tout ne mérite pas nécessairement une bataille éducative.
Choisir ses priorités permet parfois de préserver à la fois le cadre familial et le plaisir du moment.
Mais même lorsque le sujet est réellement important, il reste à choisir quand et comment en discuter. Et le cœur d’une sortie familiale n’est pas toujours le meilleur endroit pour régler un désaccord de fond.
Lorsqu’une tension apparaît au milieu d’une sortie, nous avons souvent envie de résoudre immédiatement le problème.
Mais ce n’est pas toujours le meilleur moment.
Les enfants sont présents. L’un des parents est énervé. L’autre se sent critiqué. Tout le monde est peut-être déjà fatigué.
Vouloir absolument obtenir l’accord de son conjoint à cet instant risque surtout d’intensifier le conflit.
On peut parfois se contenter d’une phrase très simple :
« On n’est pas d’accord là-dessus. On en reparlera tranquillement tous les deux. »
Cela ne signifie pas éviter le problème.
Cela signifie choisir un meilleur moment pour le traiter.
Cette prudence est particulièrement importante lorsque l’échange commence à devenir hostile ou lorsque l’enfant risque de se retrouver pris entre les deux parents.
Reporter la discussion ne suffit cependant pas toujours. Encore faut-il pouvoir montrer à son conjoint, même dans le désaccord, que l’on continue à le considérer comme son partenaire et non comme son adversaire.
Il existe parfois une confusion autour de l’idée de « faire front commun ».
Certains couples pensent qu’ils doivent toujours être d’accord devant leurs enfants.
C’est irréaliste.
Deux adultes différents auront nécessairement des opinions différentes.
Soutenir son conjoint ne signifie donc pas devoir approuver chacune de ses décisions.
Cela peut simplement signifier ne pas le disqualifier immédiatement dans son rôle de parent.
Il y a une différence importante entre :
« Papa a encore décidé n’importe quoi. »
et :
« Papa et moi ne sommes pas tout à fait d’accord. Nous allons en parler. »
Dans la deuxième situation, le désaccord existe toujours, mais le lien entre les parents est préservé.
Et c’est justement parce que tout ne peut pas être réglé sur le moment qu’il devient important de savoir comment reprendre la conversation ensuite, lorsque la tension est retombée.

Une fois les enfants couchés ou la sortie terminée, la tentation est grande de reprendre la discussion pour démontrer que l’on avait raison.
« Tu vois bien que j’avais raison de vouloir rentrer plus tôt. »
« Si tu m’avais écouté, la journée ne se serait pas terminée comme ça. »
Cette conversation produit rarement beaucoup de rapprochement.
Une question différente peut changer la discussion :
« Qu’est-ce qui était important pour toi à ce moment-là ? »
On découvre alors parfois quelque chose que l’on n’avait pas vu.
Le parent qui voulait absolument rentrer ne cherchait peut-être pas à contrôler la journée : il était inquiet de voir les enfants épuisés.
Celui qui voulait rester ne cherchait peut-être pas à ignorer les règles : il avait simplement envie que la famille profite enfin d’un moment agréable après une semaine difficile.
Comprendre l’intention ne signifie pas forcément être d’accord avec la décision.
Mais cela permet de sortir du jugement.
Lorsque ce type de désaccord ne concerne plus seulement une sortie particulière mais s’inscrit dans une accumulation de disputes, de ressentiment ou de distance, il peut devenir nécessaire de regarder plus largement ce qui fragilise la relation. J’aborde notamment cette question dans mon guide consacré à comment sauver son couple quand tout semble aller mal.
Mais une autre question reste importante : même lorsque les parents parviennent ensuite à se parler, que faire si les enfants ont assisté à la dispute ?
Il est impossible de leur cacher toutes les différences entre leurs parents.
Et ce n’est probablement pas souhaitable.
Ils peuvent aussi découvrir que deux personnes qui s’aiment peuvent ne pas être d’accord, s’écouter, chercher une solution et continuer à se respecter.
Ce qui mérite davantage d’attention, c’est lorsque le désaccord devient hostile, répétitif ou place l’enfant au milieu.
L’enfant ne devrait pas avoir à déterminer lequel de ses parents a raison, prendre parti ou devenir le messager entre les deux.
Lorsque les parents ont dépassé certaines limites, ils peuvent également revenir sur ce qui s’est passé :
« Papa et maman se sont énervés tout à l’heure. Nous n’étions pas d’accord, mais ce n’était pas à toi de régler notre problème. »
Reconnaître qu’un échange s’est mal passé peut être plus constructif que de faire comme si rien ne s’était produit.
Finalement, tout cela conduit à une idée essentielle : préserver l’équilibre familial ne demande pas de supprimer toutes les différences entre les parents. Il s’agit plutôt d’apprendre à vivre avec elles sans qu’elles deviennent systématiquement une confrontation.
Un couple n’a pas besoin de devenir parfaitement synchronisé pour fonctionner comme une équipe parentale.
L’un restera peut-être plus spontané.
L’autre davantage attaché au cadre.
L’un aura tendance à intervenir rapidement.
L’autre à laisser davantage de temps aux enfants.
Ces différences peuvent même devenir complémentaires lorsqu’elles ne sont plus vécues comme une menace.
L’objectif n’est donc pas nécessairement de supprimer les désaccords entre parents.
Il s’agit plutôt d’apprendre à les reconnaître suffisamment tôt pour qu’ils ne prennent pas toute la place.
Car derrière une dispute sur une heure de retour, une règle pendant un jeu ou le comportement d’un enfant au restaurant se trouvent souvent deux personnes qui voulaient, au fond, exactement la même chose :
passer un bon moment avec leur famille.
Et lorsque ces désaccords deviennent répétitifs, abîment la communication ou commencent à éloigner les partenaires, il peut être utile de ne plus chercher uniquement à résoudre le prochain conflit, mais à comprendre la dynamique du couple dans son ensemble.
Samuel Delouya est thérapeute conjugal et familial et coach à Paris et en visioconférence. Il accompagne notamment les couples confrontés aux conflits répétitifs, aux difficultés de communication, à la distance émotionnelle et aux mécanismes relationnels qui fragilisent progressivement leur lien.
Il est certifié par la Fédération Française d’Hypnose et de Thérapie Brève (FFHTB), par l’institut Psynapse et par la World Hypnosis Organization. Il est également maître praticien en hypnose et en programmation neurolinguistique (PNL).
Pour découvrir son approche et son accompagnement en thérapie de couple à Paris et en visioconférence, vous pouvez consulter son site.



Avec 7 étapes à parcourir en famille et 3 jeux outils à imprimer. Bref une véritable épopée à faire en s'amusant !
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